Dépaysement
4 mai 2008Aujourd’hui se déroulait l’ouverture officielle de l’Usine à Paysage, une intervention artistico-entrepreneuriale mise en place dans le quartier Ville-Marie, à Montréal. La directrice de l’Usine m’a offert d’écrire quelques mots au sujet de son projet…
Dépaysement
Sur son blog, Audrey Beauchemin débute la présentation de l’Usine à Paysage par un souhait: « Un jour j’aimerais aller visiter une usine à paysage, une vraie. Il paraît que ça existe en Chine ». Ce clin d’oeil aux photographies d’Edward Burtynsky laisse songeur. Il est vrai que les scènes industrielles que cet artiste a capturées en Chine donnent le vertige: usines et travailleurs à perte de vue, uniformisés par une standardisation implacable. Ces images fascinent et interrogent: est-ce que tout ce qui nous entoure, jusqu’au paysage, est maintenant manufacturé ? Dans ce monde usiné, comment est-il encore possible d’être dépaysé ?
Aussi absurde que cela puisse paraître, la question se pose aujourd’hui de manière urgente. Trente ans après l’invention du World Wide Web et du « village global », la planète est maintenant complètement mondialisée. Il est aujourd’hui possible de se rafraîchir avec la même boisson gazeuse qu’à la maison dans les endroits les plus reculés du Népal. Le dépaysement serait-il en voie d’extinction ? Étrangement, c’est justement là où on s’y attend le moins que l’on perd ses repères: l’Usine à Paysage dépayse. Par on ne sait trop quel moyen, cette intervention arrive à faire sortir à la fois l’art des musées et les travailleurs des usines. Paradoxalement, elle fait en quelque sorte entrer l’art dans les usines et les travailleurs au musée… joli périple ! Ce projet démontre donc que le véritable dépaysement se trouve parfois plus près que l’on pourrait penser. En regroupant des artistes émergents et professionnels à la population du quartier où elle s’installe, l’Usine à Paysage rend possible le dépaysement.
D’un point de vue de gestion, l’approche de l’Usine à Paysage est également fort particulière. En appliquant les théories classiques du management à la performance artistique, l’« artiste-leader-entrepreneur » approfondit sa métaphore industrielle. Basé sur la division du travail développée par Adam Smith, le geste créateur est réduit à l’essentiel. Bien que cette réinterprétation du modèle en fasse ressortir toute l’absurdité, l’action artistique en elle-même n’en est pas moins dépourvue de sens. En voyant les ouvriers à l’oeuvre, on se questionne sur leur rôle, leur tâche spécialisée. N’y a-t-il pas un danger de perdre l’individualité du créateur en simplifiant ainsi les tâches à l’extrême ?
Pour tenter de résoudre ce questionnement, d’autres expérimentations pourraient être envisagées. En effet, quels résultats seraient obtenus si l’on passait de l’organisation scientifique du travail, actuellement utilisée, à une vision plus humaniste ? Prenons par exemple la théorie X et Y du psychologue américain Douglas McGregor. Selon ce dernier, le gestionnaire peut adopter deux visions face à ses employés. L’article de l’encyclopédie Wikipédia affirme ceci :
- Théorie X : l’employé n’aime pas travailler. Il est improductif s’il n’est pas surveillé, ne travaille que sous la contrainte.
- Théorie Y : l’employé aime travailler. Il a besoin d’autonomie, et sa créativité doit être suscitée.
Quels résultats seraient obtenus par l’Usine à Paysage si elle appliquait cette théorie Y, où les ouvriers se prennent eux-mêmes en charge ? La « chaîne » se gérerait-elle d’elle-même ? Les interactions entre les ouvriers seraient-elles différentes ? Les oeuvres produites en seraient-elles modifiées ?
En tissant des liens entre des univers qui ne se côtoient qu’à de très rares occasions, l’Usine à Paysage pose donc plusieurs questions, tant au niveau artistique que managérial. Il est certain que le dépaysement qu’elle propose en inspirera plusieurs.




15 juin 2008 à 22:44
[...] il y a quelques semaines un billet sur l’Usine à paysage, un projet artistique aux airs d’entreprise mis sur pied par [...]