Paysage participatif
15 juin 2008J’écrivais il y a quelques semaines un billet sur l’Usine à paysage, un projet artistique aux airs d’entreprise mis sur pied par Audrey Beauchemin. Un barbecue avait lieu aujourd’hui dans la cours du café Touski pour souligner son bon déroulement. J’ai rédigé pour l’occasion un petit compte-rendu de mon expérience à titre d’ouvrier-spécialiste de «la plage».
Paysage participatif
Mon texte précédent s’attardait aux aspects théoriques de L’usine à paysage. J’y soulignais entre autres la capacité de dépayser qu’a ce projet artistico-entrepreneurial. Ayant maintenant oeuvré à titre de spécialiste de «la plage» lors de l’ouverture de l’usine, le 5 mai dernier, il me paraît judicieux de faire un retour sur l’expérience vécue.
Tout d’abord, je dois dire que j’ai beaucoup apprécié l’expérience proposée par cette usine nouveau genre. Le côté ludique de ce projet rejoint un éventail de gens très large, ce qui n’est malheureusement pas toujours la norme dans le milieu de l’art contemporain. Il me semble également que la réussite de cette expérience est largement attribuable à sa directrice. En effet, en relisant la présentation du projet, on constate qu’Audrey (1) maîtrise parfaitement les moments clés du processus de création qu’elle propose à ses ouvriers. En me remettant en contexte, je réalise qu’elle savait exactement quelles allaient être nos réactions. Bien que simple, le geste à réaliser a, dans un premier temps, occupé toute mon attention. La tension s’est ensuite relâchée graduellement, me permettant ainsi de prendre conscience de la performance à laquelle je prenais part. Le point culminant a été atteint lorsque des discussions ont débuté entre les travailleurs. Étrangement, il ne s’agissait pas seulement d’entretenir des conversations polies; au contraire, le geste créateur est arrivé à créer une proximité où une véritable relation a pu s’installer entre les participants.
Il me semble également intéressant de préciser certains détails des coulisses de L’usine à paysage. En effet, plusieurs étapes ont précédé la performance artistique en tant que telle. Avant de prendre part à cet événement, je croyais recevoir un encadrement particulièrement rigoureux de la part de la directice. Je m’attendais à devoir jouer le jeu de la hiérarchie propre au monde manufacturier. Or, c’est tout le contraire qui s’est produit ! Une fois que tous les éléments du paysage de base (ligne d’horizon, montagne, lac, etc.) ont été attribués, chaque nouveau spécialiste s’est mis à la recherche d’un outil de travail et d’une couleur convenant à sa tâche. Chaque ouvrier ainsi armé, nous sommes passés à la création du modèle. Il s’agit d’une étape cruciale, c’est à ce moment que l’on voit pour la première fois l’oeuvre qui sera ensuite reproduite à des dizaines d’exemplaires. Bien que la composition de cette image soit déjà connue, ce n’est qu’une fois ce modèle réalisé que l’on peut juger de la qualité esthétique de l’oeuvre: des contrastes de couleurs ou de la qualité des traits par exemple.
Dans notre cas, le premier modèle n’a pas été concluant, la couleur du cadre ne contrastant pas suffisamment avec les autres éléments de l’image. Or, bien qu’Audrey ait assumé son statut de contremaître, ce problème pictural a été résolu par consensus, chacun donnant son avis sur la couleur à utiliser. Mentionnons au passage que la présence d’artistes au sein du groupe a également permis d’approfondir les discussions autour de cette problématique. Les ouvriers/spécialistes ont donc pris en charge non seulement la partie du paysage qu’ils devaient exécuter, mais aussi le résultat obtenu collectivement! Pour revenir à certaines notions managériales, on peut donc conclure que L’usine à paysage fait le pari de la participation. Bien qu’il s’agisse en apparence d’une chaîne de montage, nous sommes en fait bien loin de l’usine d’épingles (2) impersonnelle décrite par le père de l’économie moderne Adam Smith.
L’usine à paysage atteint donc les objectifs fondamentaux qu’elle s’est fixés. D’une part, elle crée un pôle artistique dans le quartier où elle s’installe, permettant du même coup de mêler des univers qui se côtoient rarement. D’autre part, elle permet à chacun de s’exprimer sur l’oeuvre à réaliser collectivement, créant ainsi une occasion de médiation culturelle extrêmement efficace. Par ailleurs, la nature de L’usine à paysage demeure pour moi particulièrement complexe. Nous trouvons-nous devant un projet entrepreneurial auquel on aurait appliqué une démarche artistique; ou d’une intervention artistique s’appuyant sur un modèle entrepreneurial ? Bref, cette usine doit-elle être considérée comme une oeuvre artistique ou une entreprise
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(1) Crédit photo: Hélène Brown
(2) L’image provient de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers de Diderot et d’Alembert.


